( Morisque: population musulmane convertie au catholicisme)
Le 22 septembre 1609, sur le conseil de son Ministre, le Duc de Lerma (1), Philippe III de Habsbourg, Roi d'Espagne, signe le décret d'expulsion des
Morisques.
Cette loi oblige les Espagnols d'origine musulmane, convertis de force au catholicisme ( à l'initiative de Jimènez (2)) par le décret des Rois Catholiques
du 14 février 1502, à quitter le territoire espagnol.
. Plus d'un siècle après sa conversion, cette population d'environ 500 000 âmes ( sur 8 millions d'habitants que compte alors l'Espagne); composée d'Arabes, de Berbères mais aussi
d'Ibères et de Goths, est chassée, dans des conditions inhumaines, pour mener à bien le processus d'homogénéisation commencé en 1492 avec l'expulsion des Juifs.
L'expulsion des Morisques dans l'ensemble des royaumes espagnols se prolongera jusqu'en 1614.
1492,
Une date que les uns célèbrent dans l'allégresse mais que les autres commémorent avec émotion.
-2 janvier: les Rois Catholique entrent dans Grenade, enfin conquise. C'est la fin d'une longue coexistence entre Juifs, Chrétiens et Musulmans.
-31 mars: par le Décret de l'Alhmabra, les souverains espagnols décident d'expulser les Juifs d'Espagne,
-12 octobre: Christophe Colomb "découvre" l'Amérique. Les Indiens vont être les victimes des nouveaux conquérants. Au nom de l'évangélisation et de la vérité religieuse, les
Conquistadors, sûrs de leur supériorité raciale, vont piller et s'approprier les terres des indigènes.
Et, enfin,
Les Morisques, convertis de force au catholicisme, vont être contraints de pratiquer leur religion en secret.
Car, si l'évangélisation de la population maure a commencé en douceur, elle va très vite se transformer en mesures coercitives destinées à effacer toutes traces de
culture et de religion islamique.
Les pressions de l'église catholique font très vite oublier à Isabelle et à Ferdinand la promesse faite aux vaincus de pouvoir exercer librement leur culte.
En 1525, toutes les mosquées sont transformées en églises. La répression envers les Morisques est si violente que ceux-ci se révoltent et prennent les armes en 1568.
A Grenade, la Rébellion des Alpujarras (3) durera jusqu'en 1571.
POURQUOI CET ACHARNEMENT?
Les Morisques sont, comme les autres Espagnols, un mélange de Celtes-ibères, de Wisigoths et de Berbères. Depuis 8 siècles, ils vivent, comme leurs ancêtres, dans un
climat de compromis et de respect entre les religions et les coutumes. Ils sont médecins, artisans, agriculteurs ou maçons... Aussi, en dépit de l'instauration d'une Religion d'Etat et du
baptême qu'on leur a imposé, ils pensent pouvoir continuer à vivre dans ce pays, leur pays; sur leurs terres et selon leurs traditions...
<-Philippe III d'Espagne
Mais, en 1568, le souverain espagnol craint que le puissant Islam; géographiquement très proche, ne vienne au secours de cette minorité opprimée. La
rébellion des Alpujarras, menée par les Morisques grenadins ne fait qu'aggraver cette situation. Ils sont soupçonnés de complicité avec les Turcs, avec les Barbaresques ( qui pillent périodiquement
le littoral espagnol) et même avec les Français.
En 1581, les Morisques de Grenade sont frappés d'expulsion vers l'Aragon, la Castille et l'Estrémadure en punition de leur rébellion.
Alors que bon nombre d'ecclésiastiques défendent la possibilité de laisser le temps pour qu'une conversion totale aboutisse, option soutenue par Rome;
l'Inquisiteur de Valence, quant à lui, prône une solution plus radicale: l'expulsion.
Et, en 1608, le Conseil d'Etat commence à envisager ce choix. Il précise que les biens et les terres de la communauté morisque seront confisqués.
La population morisque:
Les
Morisques représentent:
- en Aragon: plus de 20% de la population,
- à Valence: 33% de la population,
- en Castille, la situation est différente; Morisques et Mudéjars rassemblés ne sont qu'environ 100 000. En raison de cette proportion inférieure, mais aussi d'une expérience positive et
pluriséculaire, la cohabitation y est mieux implantée.
L'expulsion des
Morisques:
Le 22 septembre 1609, le décret d'expulsion est signé. Il est décidé de commencer ce processus par Valence. Dès avant sa
publication, les Tercios ( redoutables fantassins espagnols), rappelés d'Italie, prennent position au nord et au sud de la ville afin de contenir d'éventuelles révoltes.
Il est permis aux Morisques de prendre tout ce qu'il peuvent emporter, mais leurs maisons et leurs terres seront confisquées et octroyées à leurs seigneurs, sous peine de
mort en cas d'incendie ou de destruction avant le transfert des biens. Les grands bénéficiaires de ces mesures sont le Duc de Lerma et ses partisans.
A partir du 30 septembre, ils sont menés dans les différents ports du royaume pour être embarqués vers l'Afrique du Nord, Oran, Tunis... Les autorités espagnoles poussent
parfois le cynisme jusqu'à leur faire payer leur voyage...
En 1610, c'est au tours des Morisques de Séville, de Grenade, d'Estrémadure et d'Aragon d'être expulsés.
En Castille, l'application de la mesure est une tâche plus ardue en raison de l'éparpillement de la population après la rébellion des Alpujarras.
L'expulsion s'étale sur près de 3 ans - de 1611 à 1614-.
Cette expulsion aura des conséquences économiques et démographiques désastreuses pour l'Espagne; elle prive brutalement le royaume de bras et de cerveaux, notamment dans
les domaines de la médecine, du commerce, de l'artisanat et de l'agriculture.
La "Limpieza de sangre":
L'expulsion des Morisques, un siècle après celle des Juifs, illustre la montée la montée de l'intolérance en Espagne. Au nom de la "Limpieza de sangre"
( pureté du sang), un concept qui s'est développé en Espagne et au Portugal dès le XVème siècle; Juifs et Morisques vont être les victimes d'une institution abominable: l'Inquisition.
La " pureté du sang", passeport ethnique accordé aux Chrétiens dénués de toutes ascendance maure ou juive, permet d'accéder aux principales institutions civiles et
religieuses espagnoles. Elle développe l'idée d'une nation " pure" ayant une unicité fondée sur la religion.
-" Il n'existe pas plus de deux pays dans le monde: celui des bons et celui des méchants. Tous les bons, qu'ils soient Juifs, Maures, Chrétiens
ou autres, font partie d'un même pays, d'une même maison, d'un même sang."
Ce texte écrit par Fadrique Furio Ceriol (4), un courageux Valencien qui brave l'Inquisition, est imprimé, à Anvers, en 1559.
Il mérite, aujourd'hui encore, d'être relu, médité et enseigné.
-(1) Duc de Lerma: Francesco Gomez de Sandoval y Rojas; Duc de Lerma: Ministre et favori de Philippe III d'Espagne, -(2) Jimènez:
Francisco Jimènez de Cisneros est un Cardinal réformateur religieux espagnol. Proche conseiller d'Isabelle la Catholique, il fut à diverses reprises Régent,
-(3) Alpujarras: région montagneuse située entre Grenade et Almeria sur les flancs sud-est de la Sierra Nevada,
-(4) Fadrique Furio Ceriol: philosophe politique espagnol du XVIème siècle.